Aye, aye, cher lecteur. Pensez-vous vraiment être épargné parce que ce récit fut raconté par une nuit d'orage en l'an 1434 ? Pensez-vous que les cinq cent nonante-deux années qui nous séparent du jour où Mother Naked vint livrer son histoire à la fête marchande de Durham suffisent à vous exonérer de son accablant constat ?
Ni vous ni moi n'étions présents lors des événements survenus quelques années plus tôt. Ceux que l'on nomme aujourd'hui la tragique histoire du Spectre de Segerston. Mais nous n'en sommes pas moins coupables. Coupables d'avoir vu notre situation évoluer, nos systèmes de valeurs se transformer, nos castes se recomposer, et d'être restés, pour beaucoup d'entre nous, tout aussi lâches.
Lâches comme ces paysans de Segerston qui détournaient les yeux lorsqu'un tyran accablait une famille de labeur. Lâches comme ce voisin qui ouvre sa porte à la jalousie et laisse celle-ci détruire ceux qu'il appelait encore, peu de temps auparavant, ses amis.
Lâches aussi comme le Sacristain, trop tracassé par l'ordre et l'organisation liturgique pour voir le mal à l'œuvre. Comme le Prêtre pour qui un shilling bien placé n'est jamais le fruit du péché, pour peu qu'il serve à réparer un vitrail. Comme le Bailli, noyé dans son propre désespoir au point d'en oublier ses fonctions.
Aye, si vous prêtez l'oreille, il sera aisé d'entendre ce que Glen James Brown nous raconte à travers ce roman jouissif et singulier, L'Histoire de Mother Naked. Les seuls monstres qui existent sont ceux que nous créons collectivement. Et nos seules cages sont celles dont nous forgeons les barreaux.
Notez ceci. Information dispensable mais information néanmoins. Ce livre figure dans la sélection du Prix des librairies indépendantes belges 2026. C'est bien la moindre des bonnes raisons de l'acquérir.