« C'est ça être orphelin : tout savoir, et pourtant ne rien dire, et se tenir seul et froid dans son pauvre rayon de soleil. »
Le récit national est toujours celui des vainqueurs et des puissants, et cette construction lente et protéiforme n'a que faire de la vérité ou, plus encore, de la dignité des destins qu'elle réécrit. En choisissant à nouveau d'écrire à partir d'un angle de côté, Éric Vuillard poursuit son œuvre de réhabilitation des oubliés des grandes mythologies. Il est du côté des sans-voix, des décalés, et aime plus que tout se faire le conteur des parcours sinueux.
En donnant à voir la vie supposée de Billy the Kid, Éric Vuillard s'attaque directement au grand mythe de l'Ouest américain forgé par l'image du pionnier, du shérif et du hors-la-loi. Si David Crockett représente le pionnier, Wyatt Earp le shérif, le jeune Billy est la figure emblématique du hors-la-loi.
Mais l'histoire est tout autre, « puisqu'une fois qu'on a supprimé tout ce qui n'est pas raisonnablement certain dans la vie de Billy the Kid, il ne lui reste rien ». C'est cela Billy : un gamin à qui l'on a volé son histoire, un orphelin ayant vécu nulle part, dans la violence.
Son monde ? « Toute la vie du petit vagabond tient entre deux bourgades perdues. Son monde se résume à quelques rues de Lincoln ou de Las Tablas ; il suffit de tracer un cercle d'une centaine de kilomètres autour de quelques ranchs, de suivre sa trace dans les montagnes déchiquetées, et l'on a tout. » Toute la vie de Billy.
Son premier meurtre ? Cahill, dans un saloon d'Atkins. L'histoire retient l'honnête artisan forgeron tué d'un coup de feu dans le ventre. Mais il s'agit plutôt d'un ancien soldat ayant participé à des atrocités, de quinze ans l'aîné de Billy, rompu à la violence, probablement souteneur, voisin du tenancier du bordel du coin. Le juge auquel Cahill fait sa déposition avant de mourir ? Un voisin lui aussi, propriétaire de l'hôtel d'à côté, qui sert également de bordel.
Lorsque débute cette rixe, Billy a dix-sept ans : « il faut imaginer un peu la gueule de Cahill, renifler son haleine de soldat » et « ressentir une bribe de l'affolement terrible [que Billy] dut éprouver lorsque cet homme le gifla puis le jeta à terre ». À ce stade, il reste quatre ans à vivre au Kid. Quatre ans à être le jouet d'enjeux qui le dépassent, à traîner avec des bandes de hors-la-loi et à tenter de survivre. Il vous faudra lire le livre pour en apprendre plus sur la suite.
Parlons de la couverture, cette incroyable photo de Jesse Evans, compagnon d'infortune du Kid, et de cette jeune fille jamais identifiée. Elle est simplement stupéfiante. Ces enfants ont été oubliés, utilisés, dans ce coin poussiéreux du bout du monde, et pourtant ils respirent un bonheur sans entrave. Il y a de la lumière dans ces postures narquoises. L'auteur le résume ainsi : « Ils sont libres, insolents et libres, et ils nous signifient notre congé. »
Il est venu l'heure de refermer ce retour de lecture en vous conseillant de vous jeter sur ce petit livre qui, comme tant d'autres d'Éric Vuillard, pourrait s'ouvrir sur une parenthèse et se refermer de la même façon, mais qui contient pourtant toute l'humanité condensée.
« Un jour, les orphelins du monde se réveilleront au petit matin. Ils glisseront dix balles dans le barillet et enfileront leur pétoire dans leur froc, puis ils prendront le métro sans payer et iront buter l'un le président des États-Unis, l'autre le directeur d'une multinationale, le troisième le shérif du comté ; et, vers dix heures du matin [...] il n'y aura plus un président sur terre, plus un directeur de cabinet, plus un chef quelconque. Alors Jesse Evans retournera dans son caboulot de Santa Fe, il fera un clin d'œil à la vieille rombière qui tient la caisse, et il réglera l'addition. »
Parce que tous les orphelins du monde auront réglé leurs comptes avec la vie, il n'y aura plus ni rage ni injustice. Tout rentrera à sa place dans ces cœurs meurtris de naissance, et Éric Vuillard pourra cesser d'écrire, puisqu'il n'y aura plus aucune raison de le faire.