Lu d’une traite, les 114 pages de Tolkien contre les machines. Écologie et antifascisme me laissent un sentiment plus que mitigé. Le livre de Sébastien Fontenelle s’attache à relier l’œuvre phare de J. R. R. Tolkien à ce qu’elle pourrait avoir d’écologique ou de profondément antifasciste. Il se présente comme une forme de réponse aux tentatives de nombreux courants de l’internationale réactionnaire visant à opérer une relecture politique du Seigneur des Anneaux.

Les ethno-différentialistes aiment ainsi voir les peuples de la Terre du Milieu comme une mosaïque de communautés distinctes, chacune dotée de sa terre, de sa culture (et, pire encore, de sa fonction). Valorisation des frontières nettes, séparation des peuples, mythologie de la défense ; ils refusent de voir que le Mal, chez Tolkien, n’est jamais lié à une origine ethnique. Les Hommes de l’Est, les Orientaux, sont trompés, jamais inférieurs.
Les néofascistes, eux, parlent d’un monde en guerre totale. Aragorn y fait figure de chef providentiel, appelé à lutter dans une guerre civilisationnelle ; ils y valorisent l’obéissance, la verticalité et le sens du sacrifice, oubliant volontairement que, dans Le Seigneur des Anneaux, toutes les décisions décisives procèdent de la recherche du conseil et, surtout, du refus du pouvoir (de Galadriel ou Gandalf refusant de se saisir de l’Anneau, jusqu’à Aragorn refusant longtemps d’incarner le chef). Même la logique de mobilisation totale, centrale dans ce prétendu récit civilisationnel, est fausse ; elle est précisément celle de Sauron, pour qui la fin justifie les moyens.
Les néopaïens proposent une lecture parfois plus fine, voyant dans la trilogie un mythe déguisé ; les Valar seraient des dieux anciens, la nature une sacralité première, le Mordor un avatar de l’industrialisation, une civilisation déconnectée du réel. La Fraternité de l’Anneau chercherait alors à restaurer un cycle, une nature sacrée. À y regarder de plus près, on y lirait presque une version pervertie de Nietzsche, là où Tolkien pense bien plutôt avec saint Augustin.
Enfin, très tôt dans l’ouvrage de Sébastien Fontenelle, apparaissent les courants accélérationnistes et les sécessionnistes élitistes à la Peter Thiel. Très influents dans l’administration américaine actuelle, ils partagent une vision où Mordor n’est plus l’ennemi mais le symptôme d’un monde à bout de souffle, appelé à chuter pour renaître dans une destruction purificatrice. Ils transforment la guerre de l’Anneau en nécessité historique qu’ils appellent de leurs vœux, là où Tolkien voit dans l’Anneau une tentation absolument à refuser.
Voilà pour ce tour rapide, et très synthétique, des tentatives de récupération par ces courants. Je m’attendais donc légitimement à trouver dans ce livre un démontage rigoureux de ces lectures ; non par simple inversion idéologique, mais par une analyse sensible, fidèle à la manière dont Tolkien pensait son propre univers. Or je n’ai rien retrouvé de tel.
Les soixante premières pages tentent au contraire de nous vendre la Comté comme une société modèle, écologique, fondée sur la simplicité volontaire et l’harmonie sociale. Sous couvert d’une description volontairement partielle de la Comté, l’auteur n’hésite pas à multiplier les raccourcis, comme dans ce passage :
« Il y a en somme chez les Hobbits, et dans le monde qu’ils défendent lorsqu’ils se lancent dans l’expédition qui leur permettra de vaincre Sauron, l’essentiel des pratiques auxquelles aspirent, ou reviennent, aujourd’hui “les objecteurs de croissance”, qui, prenant conscience de l’extrême gravité des menaces qui pèsent désormais sur notre planète, militent pour une “simplicité volontaire”. »
Ou encore lorsqu’il interprète le départ de Bilbon comme un geste proto-décroissant :
« En léguant ainsi ses meubles, en se défaisant et se détachant volontairement de ses possessions, en les donnant à qui en aura l’usage, Bilbo dit, sans la nommer, la vanité des existences dédiées à l’accumulation de biens matériels sans renouvellement ; en cela, il est, très avant l’heure, décroissant. »
J’ai failli tomber de ma chaise à plusieurs reprises à la lecture de ces chapitres. J’y vois clairement une récupération ; pour une cause centrale, certes, mais une récupération malgré tout. L’auteur fait-il exprès de passer sous silence une réalité pourtant évidente ? La Comté ressemble avant toute chose à une petite société rurale de notables bienveillants, telle que Tolkien l’a connue enfant et telle qu’il l’a vue disparaître sous les coups de l’industrialisation de masse.
C’est une région de la Terre du Milieu qui ne survit que grâce à ses frontières naturelles et à la protection de forces extérieures. Une région dotée d’une structure sociale réelle, avec ses familles dominantes (Bessac, Touque, Brandebouc) et un véritable système de transmission patrimoniale ; Frodo hérite de Cul-de-Sac, les quelques cadeaux faits aux autres n’étant nullement déterminants. Il existe des Hobbits respectables et une distinction nette avec les Hobbits marginaux (les Boffins pauvres, les Brandebouc excentriques). Bilbon et Frodo sont des notables : riches, éduqués et perçus comme tels.
Le pouvoir n’est certes pas centralisé, mais il est diffus, par la tradition, la réputation et la transmission. C’est une société qui évolue lentement, répète les gestes, se méfie du changement, évite la violence et fait office de refuge ; certainement pas de prototype d’une société autogérée ou décroissante.
La Comté peut même être considérée comme une société faible. À la fin du Retour du roi, lors du Nettoyage de la Comté, la modernité brutale débarque sur une terre incapable de se défendre ; industrialisation, bureaucratie, oppression. Il faudra l’intervention de l’extérieur, celle de Hobbits revenus transformés par l’épreuve, pour la sauver.
Alors oui, la démonstration sur la détestation des machines chez Tolkien est bien menée dans le second tiers du livre. Mais elle sert toujours le propos de l’auteur, et seulement celui-là. Il s’agit, à mes yeux, de faire exactement ce que l’on reproche à l’autre bord politique, mais pour des causes jugées plus justes ; dévoyer une œuvre.
Si Tolkien a vu son enfance rurale à Sarehole rapidement détruite par l’ère industrielle, il n’idéalise jamais un système politique passé. Il pleure une façon d’être au monde. Sa nostalgie est existentielle, jamais doctrinale. La Comté n’est pas une utopie politique ; elle est le lieu de l’avant, de l’enfance perdue, avec sa temporalité lente et son absence de conscience historique. Les Hobbits ne sont pas des héros : ils ignorent la guerre et aspirent à rester chez eux.
En quittant leur univers, ils n’ont aucune conscience de défendre une cause politique. Ils accomplissent un rite de passage ; découverte du mal, de la violence, de la perte. Tous, ou presque, seront tentés par la corruption du pouvoir (thème majeur à peine abordé dans l’ouvrage). Cette découverte rendra pour Frodo tout retour à l’innocence impossible. De retour en Comté, il ne peut rester ; il est blessé à jamais.
J’avoue également me perdre dans les chapitres consacrés aux Ents comme protecteurs de la nature, presque métaphores des militants écologistes. Les Ents sont lents, indécis et profondément conservateurs. Ils n’agissent qu’après une destruction personnelle et irréversible ; jamais ils ne cherchent à convaincre ou à transformer. Ils ne proposent ni modèle, ni stratégie, ni pédagogie.
Oui, à la lecture de la correspondance de Tolkien, on comprend vite qu’un arbre vaut plus que mille voitures. Oui, il déteste la machinerie bruyante, celle qui brise l’harmonie, allant jusqu’à qualifier, dans une lettre, le conducteur d’une moto pétaradante « d’Orque ». Mais Tolkien n’a écrit ni manifeste écologique, ni manifeste antifasciste. Il a écrit une méditation morale sur la limite, la tentation et la mesure.
Sa critique de la machine n’est pas un appel à la décroissance, mais un avertissement contre toute logique qui absolutise un moyen, y compris, et surtout, au nom d’une cause juste. Il n’invite jamais à sauver la nature contre l’homme ; il somme l’homme de ne pas se perdre lui-même en croyant pouvoir tout sauver.
Finalement, cette lecture a eu pour effet paradoxal de me revigorer et de me poser une question simple : pourquoi Tolkien résiste-t-il encore et toujours à toute récupération ? Si la droite veut y voir l’ordre, la gauche la résistance, l’écologie la décroissance, l’extrême droite l’identité, tous sont durablement désavoués par l’une ou l’autre facette de la trilogie.
Et c’est peut-être là la plus grande force, absente de Tolkien contre les machines, et le cœur de ma modeste analyse personnelle : Tolkien propose une éthique fondée sur une méfiance absolue envers les idéologies et sur un sens aigu du seuil. Les idéologies promettent une solution, justifient toujours le sacrifice et annoncent la fin du mal ; or, pour Tolkien, la Terre du Milieu est irrémédiablement blessée et ne sera jamais totalement sauvée.
Le mal ne peut disparaître ; il est contenu en chacun de nous, dans la tentation de l’Anneau. Cette vision tragique, et sans doute chrétienne, n’est jamais moralisatrice. C’est décisif : chez Tolkien, le mal commence quand on sacrifie quelqu’un au nom d’une cause, comme Boromir. Jamais quand on choisit d’aimer l’altérité sans arrière-pensée.
Ce qui permet peut-être de conclure sur une phrase du véritable socle moral de toute la trilogie, j’ai nommé Sam Gamegie :
« Je ne peux pas le porter pour vous, mais je peux vous porter, vous. »
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